statues meurent aussi

 

genre: documentaire (film censuré jusqu'en 1961)
Durée: 30 minutes
Année: 1953

l'histoire: A travers un essai sur l'art africain, dénonciation de la colonisation et revendication de l'égalité raciale. 

La critique d'Alice In Oliver:

Il faut bien le reconnaître: l'association Chris Marker/Alain Resnais a le mérite de faire rêver. On se retrouve avec les futurs réalisateurs de La Jetée (pour Chris Marker) et de Nuit et Brouillard (pour Alain Resnais). Dans les années 1950, les deux cinéastes ont fait des courts et moyens-métrages leur véritable spécialité. C'est par exemple le cas des Statues Meurent Aussi, sorti en 1953.
Autant le dire tout de suite: Les Statues Meurent Aussi est un film scandale qui va provoquer une grande polémique en France. Le court-métrage sera même censuré pendant huit longues années. La raison ? Avant d'entrer dans les détails, il est important de rappeler le synopsis du film.

Attention, SPOILERS ! « Quand les hommes sont morts, ils entrent dans l'histoire. Quand les statues sont mortes, elles entrent dans l'art. Cette botanique de la mort, c'est ce que nous appelons la culture ». C'est ainsi que commence ce documentaire controversé qui pose la question de la différence entre l'art nègre et l'art royal mais surtout celle de la relation qu'entretient l'Occident avec cet art qu'elle vise à détruire sans même s'en rendre compte.
Ce n'est pas encore la vague indépendante, mais quelques prémices se font sentir dans ce film. Un saut dans le passé, une photographie du point de vue occidental.

 

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Les Statues Meurent Aussi pose donc la question suivante: « Pourquoi l’art nègre se trouve-t-il au musée de l'Homme alors que l’art grec ou égyption se trouve au Louvre ? ». Chris Marker et Alain Resnais dénoncent ainsi le manque de considération pour l'art africain dans un contexte de colonisation. Le film adopte donc un point de vue anticolonialiste et est donc victime de la censure. 
Ce qui ne l'empêchera pas de remporter le Prix Jean Vigo en 1954. Les premières minutes du court-métrage fonctionnent un peu comme un documentaire, puisque l'on assiste à l'évolution du continent africain au cours des siècles, et comment cette terre a évolué en fonction de la colonisation.

On nous parle même d'art "nègre", ce dernier évoluant également au fil des siècles et s'exprimant presque essentiellement à travers la sculpture et plus précisément des statues façonnées dans le bois et grâce aux éléments de la nature. Finalement, cet art trouve ses origines dans les racines profondes de l'âme humaine. Ses formes évoquent aussi les tréfonds de notre esprit et parfois nos instincts les plus primitifs. Cet art africain révèle donc ce lien si particulier que l'homme entretient avec ses sources d'origine et le rapport qu'il a établi avec Dame Nature.
C'est finalement notre propre réponse avec les éléments naturels de la Terre et comment l'homme évolue dans cet espace, ce temps et même cette gravité qui nous échappe.

 

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Bienvenue dans Les Statues Meurent Aussi ! Paradoxalement, cet art si spécial dérange nos colonisateurs qui voient d'un très mauvais oeil ce rappel à nos origines et à nos instincts parfois les plus sauvages. On y voit une consonance négative, "noire" (si j'ose dire) et les colons renient cette culture africaine qu'ils considèrent comme dangereuse et même monstrueuse.
Pire encore, les colons y voient le reflet du péché et de Satan. L'art ne doit pas sublimer les tréfonds naturels de notre âme, mais doit avant tout exprimer la beauté, la grâce et surtout refléter nos valeurs européennes et occidentales.

Pourtant, et c'est aussi ce que démontre le film, l'art "nègre" contient elle aussi cette part mystérieuse de beauté, cette fameuse énigme sur les origines de la vie humaine, qui plus est, sur un continent où l'homme semble avoir posé ses premiers pas. Finalement, l'art africain renvoie (une fois encore) nos chers colons à ce qu'ils sont au plus profond d'eux-mêmes.
"Voilà d'où vous venez" semblent dire ces statues pourtant silencieuses... Pourtant, à travers leurs formes et leurs courbes, ces statues oubliées parlent d'elles-mêmes. Leur conception trouve leurs origines dans la terre, l'eau, le feu, le froid... bref tous les éléments naturels qui reflètent également la mort, le brouillard, le néant mais aussi les fondamentaux de la vie.

 

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A partir de là, l'art africain a aussi une véritable aura spirituelle, philosophique, ésotérique et même cosmologique. Paradoxalement, le film montre aussi de quelle façon la colonisation tentera à sa façon de récupérer l'art africain pour le transformer à sa manière, donc avec sa propre culture et sa volonté d'éduquer une population aux valeurs occidentales.
Evidemment, et vous vous en doutez, un tel film ne plaira pas spécialement au gouvernement français de l'époque. L'air de rien, Les Statues Meurent Aussi est un court-métrage non seulement passionnant, mais plus complexe qu'il paraît. Un court-métrage de cette envergure mériterait sans doute un meilleur niveau d'analyse, mais ne l'oubliez pas, vous êtes sur Naveton Cinéma.

Note: 17.5/20